🇲🇽 Parfois il faut faire confiance... Merci Mariana
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Une rencontre lors d’une scène slam à Mexico, une invitation à un atelier d’écriture dans un quartier où nous ne serions jamais allés seuls… et nous voilà partis retrouver Mariana. Parfois, il suffit de faire confiance à une rencontre pour vivre un moment totalement inattendu et profondément humain.
Mariana, que vous avez découverte sur scène sous son nom de slameuse Irene de las Flores, est aussi actrice et surtout activiste. Elle met ses talents au service de la population d’Iztapalapa, une immense alcaldía (division administrative) de Ciudad de México, qui compte à elle seule près de 2 millions d’habitants. Elle organise dans son quartier des ateliers de poésie, des cours de théâtre, des festivals qui mettent à l’honneur les habitants, les font se rencontrer, s’exprimer.
Son credo : les mots sont une arme pacifique, alors prenez la parole pour changer le monde.
Nous avons tout de suite sympathisé et elle nous a invités à un atelier d’écriture dans son quartier et, plus précisément, à proximité du Tianguis El Salado, un marché aux puces où l’on trouve de tout, vraiment de tout, légal ou non…
On y va ensemble ?
Une proposition de participer à un atelier d'écriture
Vous vous souvenez de Mariana ! Mais si, Mariana Flores, que vous avez rencontrée lors de la scène slam de Mexico sous son nom de slameuse Irene de las Flores ! Une sacrée petite bonne femme qui nous a embarqués avec son slam sur le pouvoir de la parole. Une énergie débordante, un charisme fou et une belle rencontre malgré nos différences d’âge, de langue, de mode de vie… différences de tout quoi, sauf finalement de l’essentiel, car nous étions sur la même longueur d’onde.
Vous savez, parfois, vous rencontrez une personne et un fil invisible se tisse instantanément sans qu’il n’y ait rien à expliquer : juste, vous vous reconnaissez. Eh bien, c’est ce qui nous est arrivé avec Mariana.
Alors, après la scène slam, nous avons échangé quelques mots, nos coordonnées et un énorme câlin. Nous avons ensuite papoté sur les réseaux de ceci, de cela et finalement nous nous sommes dit que nous devions nous revoir avant notre départ !
— Et si tu venais, Christine, à mon atelier d’écriture ?
— Allez, ça marche, Mariana, envoie-moi l’adresse !
— Le plus simple, c’est que tu viennes au métro Acatitla et je viendrai te chercher !
— Génial, à mercredi, Mariana !
Nous retardons notre départ de Mexico de quelques jours sans vraiment nous poser de questions, ni sur le quartier ni, en fait, sur rien…
On roule, on roule et on s'interroge
Le jour J, nous prévoyons de nous rendre à Acatitla en VTC mais, comme d’habitude, il y a une manifestation en centre-ville et le chauffeur ne peut pas venir nous prendre. Nous décidons alors de prendre le bus puis le métro pour nous rendre au point de rendez-vous.
Nous voilà confortablement installés dans le bus… On roule, on s’arrête, des passagers montent et descendent, on roule, on s’arrête, on roule, on s’arrête, on roule… on roule… on roule et nous constatons que les quartiers que nous traversons changent de physionomie…
Après une quinzaine de minutes sans arrêt, je demande aux voyageuses assises face à moi si c’est bien le bon bus pour aller à Acatitla…
— Non, vous êtes certains que c’est à Acatitla que vous allez ? Non, n'y allez pas ! C’est dangereux… surtout pour des Blancs ! Vous risquez d’être assommés et dépouillés, voire bien pire !
— Si, si, nous allons bien à Acatitla, mais nous avons rendez-vous avec une personne qui habite là-bas.
— J’espère pour vous que c’est une personne de confiance…
Réponse un peu inquiétante !
Nous discutons ensemble avec Dominique : que faisons-nous ? De toute façon, le prochain arrêt du bus est à la station de métro où passe la ligne qui conduit à Acatitla, donc nous décidons que nous réévaluerons la situation à l’arrivée du bus à la station de métro.

Une fois descendus du bus, nous nous retrouvons dans un immense pôle d’échange métro/bus. Nous regardons autour de nous et nous ne ressentons aucune hostilité, ni de la part des voyageurs ni des policiers qui surveillent le lieu.
Nous lisons plutôt de l’étonnement dans les yeux des personnes, du style : "Mais qu’est-ce qu’ils font là, ces deux vieux Blancs ? "

Nous nous rendons à la station de métro et je peux vous assurer que les couloirs de Châtelet-Les Halles sont "ridicules" par rapport à ceux de la station de Pantitlán… mais ce jour-là, on pouvait distinguer deux taches blanches dans la marée humaine !
Nous montons dans le métro et là, de jeunes gens nous proposent leur place assise… Cela nous arrive finalement assez souvent dans les transports : est-ce lié à notre âge et à nos cheveux blancs ? Au fait qu’ils me voient boiter ? Au fait que nous soyons étrangers ? Un grand merci et nous voilà tranquillement installés dans la rame de métro sans, à aucun moment, nous sentir en insécurité.
Nous retrouvons Mariana et son amie Lina au métro
Nous voilà arrivés à Acatitla. Nous descendons du métro et suivons le flot de voyageurs jusqu’à une plateforme (elle aussi surveillée par des policiers) qui, ma foi, semble très tranquille. Je contacte Mariana par téléphone pour la prévenir de notre arrivée. Dès qu’elle nous rejoint avec son amie Lina, je lui rapporte les propos des passagères du bus comme quoi cet endroit est dangereux !
Station de métro Acatitla à Mexico Mariana et Lina venant nous chercher à la station Acatitla Tianguis El Salado à Iztapalapa vu depuis la passerelle
Elle éclate d’un beau rire franc en nous disant :
— Oui, oui, Christine, ici c’est dangereux, mais j’habite dans cette partie d’Iztapalapa, je connais tout le monde et, avec moi, vous ne risquez rien !
Devant son air tranquille, nous nous regardons et décidons de la suivre. Nous traversons la bordure du Tianguis, le fameux marché aux puces où, de nouveau, des yeux étonnés (voire ahuris) mais souriants nous accompagnent du regard.
Nous écrirons sur un trottoir !
Une camioneta un peu spéciale
Nous prenons ensuite une camioneta, un minibus que l’on arrête de la main : les passagers nous ouvrent la porte, Mariana jette quelques pièces dans la fente aménagée sur la grille et la grosse planche de bois qui séparent les voyageurs du chauffeur ; le chauffeur ferme la porte avec un système de poulie et de corde qui passe par le rétroviseur et nous voilà partis. Quelques minutes plus tard, nous voilà à destination !
C’est ici, l’atelier slam de Mariana à Iztapalapa ?
Nous sommes dans une grande rue sans voitures, en bordure du marché aux puces, comme en attestent les nombreux étals installés sur le macadam. D’un côté, de petits immeubles en brique et, de l’autre, une grille longeant un terrain où poussent des agaves et qui, nous l’apprendrons plus tard, abrite un centre culturel dont l’accès a été refusé à Mariana.
Le long de cette grille, deux piquets en bois retiennent une bâche qui abrite un monsieur assis derrière deux gros bidons bleus remplis de pulque ! Des gens sont assis sur le trottoir et l’ambiance est détendue, même si l’on sent que ça zone un peu.
Christine goûtant le pulque avec Mariana près du Tianguis El Salado à Iztapalapa Vendeur de pulque et ses bidons près du Tianguis El Salado à Iztapalapa Rue près du Tianguis El Salado à Iztapalapa où se déroule l’atelier de Mariana Participants à l’atelier slam de Mariana assis sur le trottoir à Iztapalapa Dominique goûtant le pulque à Iztapalapa
Pendant un peu plus d’une heure, nous discutons avec les personnes présentes et dégustons le pulque qui nous est servi dans un sachet en plastique noué autour d’une paille. C’est très doux, suave et très peu alcoolisé et, rassurez-vous, cette boisson ancestrale n’a eu sur nous aucun effet psychotrope.
Et c'est parti pour le show de Mariana
Bon, c’est pas tout ça, mais il faut lancer l’atelier et ameuter le chaland pour qu’il vienne écrire ou écouter ! Un mégaphone et Mariana se lance dans un show à sa manière, c’est-à-dire décalé et énergique.
Comme elle est infatigable, cela dure un certain temps… voire un temps certain. Elle met de la musique sur son téléphone qu’elle tient devant son mégaphone et certains se mettent à danser… Elle rayonne et tous les visages ont le sourire !
L'atelier commence en binôme
Un petit attroupement se forme : Mariana sort une boîte de crayons de récup, des chemises cartonnées et elle nous demande d’écrire deux mots : un premier qui nous représente et un second pour dire la chose que nous détestons le plus… Bon, jusque-là, ça va, j’arrive à suivre. Pour moi, ce sera : optimista et discriminación…
Je me demande bien comment je vais faire pour écrire un poème en espagnol, mais je me rassure en me disant que Mariana connaît mon petit niveau… Quand elle dit que nous allons être en binôme, je suis rassurée car j’ai repéré deux slameurs avec qui elle va sûrement me mettre…

Fatale erreur, car c’est bien mal connaître Mariana et je me retrouve avec une toute jeune fille qui porte autour de son cou un petit étal de boucles d’oreilles. Elle ose à peine me regarder tellement elle semble impressionnée, en m’avouant que c’est son premier atelier d’écriture. Je lui propose que l’on prenne quelques minutes pour se connaître et alors elle me raconte qu’elle fabrique des boucles d’oreilles qu’elle vend sur le Tianguis, qu’elle fabrique aussi des attrape-rêves auxquels elle ajoute des plumes et que, quand elle a peur dans le Tianguis, elle les serre dans sa main.
Participants écrivant leurs textes pendant l’atelier slam à Iztapalapa Christine écrivant en binôme avec une jeune participante à l’atelier de Mariana Participants partageant leurs textes pendant l’atelier slam à Iztapalapa
Difficile de répondre tellement j’étais émue. Je lui parle de moi, de ma vie. Nous avons créé un lien et nous pouvons maintenant écrire ensemble avec nos quatre mots, les siens étant " bailar" (danser) et "hipocresía" (hypocrisie). Et nous parvenons toutes les deux à écrire un petit texte que je lirai à haute voix pour le partager.
Un poème géant écrit ensemble
Pour la suite de l’atelier, Mariana nous propose d’écrire un poème tous ensemble. Elle reprend la liste de tous les mots des participants et demande à chacun, à tour de rôle, d’en choisir un et de proposer une petite phrase ; par exemple, j’ai choisi le mot "amoureuse" et proposé "amoureuse de la vie". Une fois le stock de mots épuisé, Mariana prend deux minutes pour les réagencer en un grand poème qu’elle déclame dans son mégaphone.
Mots proposés par les participants pour écrire un poème collectif à Iztapalapa Mariana assemblant les phrases du poème collectif pendant l’atelier slam Poème collectif créé par les participants à l’atelier slam de Mariana
Ce qui s’est passé ensuite m’a semblé le plus important de l’atelier : le moment du débriefing où chacun, à tour de rôle, a pu exprimer son ressenti sur l’atelier. Mariana a ensuite rappelé son credo, celui qu’elle martèle sans relâche pour éveiller les consciences : il faut que chacun reprenne possession de sa parole, il faut que les mots reprennent voix et contribuent à changer le monde.
"Regardez, avec deux mots chacun, nous avons pu écrire des poèmes, à deux puis tous ensemble. Voyez le binôme avec Christine : quatre mots pour deux personnes si différentes. Elles n’ont pas le même âge, la même langue, la même culture, la même histoire et pourtant, avec seulement quatre mots, elles ont commencé à se connaître, elles se sont rencontrées… "
Tamèr rappe au mégaphone à Iztapalapa !!
Une fois l’atelier terminé, Mariana s’approche de moi et me demande discrètement si je veux bien slamer mon Rap de la Abuela. Bien sûr, Mariana, c’est un honneur. Elle m’annonce et me tend le micro du mégaphone... Je vous laisse imaginer la scène, me voilà rappant au mégaphone dans la rue à Iztapalapa, un endroit réputé dangereux avec les passants qui s’arrêtent et reprennent en chœur "Es el rap de la abuela"... Je dois bien vous l'avouer, j'ai pris un pied monumental...

Oui, Messieurs, Mesdames, Tamèr a envoyé son slam haut et fort à Iztapalapa : les ménagères sont vraiment sorties de leur canapé pour kiffer leur life !
À un moment, il a fallu partir mais avant...
L’après-midi touchait à sa fin et Mariana nous a dit que maintenant, il nous fallait quitter Iztapalapa…

Mais avant ça, j’ai dit au revoir à ma binôme (dont, je le regrette, j’ai oublié le prénom) et je lui ai acheté une paire de boucles d’oreilles que je lui ai demandé de choisir…
Elle a longuement hésité puis m’a tendu des boucles d’oreilles rouges avec des attrape-rêves, rouges parce qu’elle sentait la force en moi et des attrape-rêves car elle m’avait confié ses peurs…
Nous nous sommes serrées tendrement dans les bras et nous avions les larmes aux yeux, car nous savions l’une et l’autre que ce moment resterait inoubliable et que, probablement, nous ne nous reverrions jamais.

Mariana nous a ensuite remerciés chaleureusement d’être venus dans son quartier car, si j’ai bien compris, elle ne reçoit pas souvent de personnes venant des quartiers plus "chics" de Mexico et encore moins d’étrangers.
Nous avons appelé un taxi mais, juste avant qu’il n’arrive, elle a sorti des marqueurs de son sac et nous a demandé de laisser une trace de notre passage sur les grilles qui protégeaient le centre culturel.
Je me pose une question : de quel côté de la grille œuvre-t-on le plus pour la culture ? Je n’ai pas la réponse car je ne suis que passée à Iztapalapa et je n’en ai sûrement pas appréhendé toute la complexité.



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