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🇵🇪 Ultime étape #8 : Le Pérou, ça vaut le coup !

voiliershazzan
25 oct. 2024
9 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Dernière étape de notre voyage au Pérou : à Trujillo, les Moches et les Chimú nous entraînent des huacas de la Luna et del Sol jusqu'à Chan Chan, en passant par l'étonnante Dama de Cao. Une dernière plongée dans l'histoire avant de refermer notre périple péruvien avec une certitude : le Pérou, ça vaut le coup !


Dernier yoyo péruvien : nous descendons à Trujillo, dans la région de La Libertad, sur la côte pacifique. Avec ses 34 pauvres petits mètres d'altitude, c'est la troisième ville du Pérou et un pôle économique majeur du nord du pays.


Après vous avoir présenté cette ville et établi un petit bilan de notre séjour péruvien, nous vous emmènerons découvrir les cultures Moche et Chimú, l'occasion de :

  • emprunter le chemin que suivaient les sacrifiés à la Huaca de la Luna,

  • rencontrer la Dama de Cao, une dirigeante moche dont la découverte a bouleversé le regard sur le rôle politique des femmes dans les sociétés précolombiennes,

  • visiter Chan Chan, la plus grande ville en adobe du monde qui, sur ses 20 km², a hébergé jusqu'à 100 000 personnes (pour mémoire, l'adobe est constitué d'un mélange de terre et d'argile malaxé avec des fibres végétales ou des coquillages, puis comprimé en forme de bloc avant d'être séché au soleil).   


Trujillo, une ambiance très différente

La ville a du charme avec son centre colonial, ses balcons en bois, ses jolies demeures et ses grilles travaillées. Mais, dès notre arrivée, nous ressentons un changement d'ambiance notable. Dès le premier jour, nous assistons à une grande manifestation, couverte par des journalistes mais placée sous haute surveillance policière : la tension est palpable.


C'est, avec Lima, l'un des seuls endroits où nous nous sommes sentis moins sereins en termes de sécurité, même si, au final, tout s'est très bien passé.


  • Maison coloniale aux façades colorées dans le centre de Trujillo
  • Balcons avec des grilles ouvragées à Trujillo
  • Cathédrale de Trujillo sur la Plaza de Armas
  • Manifestation dans les rues de Trujillo
  • Manifestation à Trujillo contre l’extorsion et pour davantage de sécurité
  • Christine près des policiers antiémeute déployés lors d’une manifestation à Trujillo

Pendant ce séjour péruvien, nous avons vraiment eu le sentiment de découvrir deux pays.


D'un côté, celui de la cordillère et de l'Altiplano, où les traditions sont encore bien vivantes : le quechua est très présent, les costumes traditionnels sont portés au quotidien et le rythme de vie nous semble très en phase avec la nature et le cycle des saisons.


De l'autre, une partie de la bande côtière, beaucoup plus urbanisée et industrialisée, où le mode de vie nous a paru beaucoup plus occidental. Ici, pas de dame en grandes jupes et chapeau melon qui vous propose les produits qu'elle a elle-même récoltés, posés à même le trottoir, mais des passants en jean-baskets qui vous croisent sans vous voir !


Sur le moment, nous avons immédiatement fait le lien entre ce développement industriel, l'éloignement de la culture ancestrale et une plus grande richesse. Mais il faut toujours se garder des raccourcis faciles ! La carte de la pauvreté montre une réalité beaucoup plus nuancée : le taux de pauvreté est notamment plus élevé dans la région de La Libertad, où se trouve Trujillo, que dans celle de Cusco.


  • Carte de la pauvreté monétaire par région au Pérou
  • Infographie sur la pauvreté et les inégalités au Pérou en 2023
  • Panorama de la pauverté au Pérou

Ce qui nous restera du Pérou, c'est que, malgré les difficultés économiques et sociales, les Péruviens nous semblent être un peuple vivant, résilient mais sûrement pas résigné. Dans tout le pays, cordillère, Altiplano ou bande côtière, nous avons vu des Péruviens manifester, bloquer, se rebeller pour améliorer leurs conditions de vie et faire respecter leurs droits.


C'est aussi un pays qui possède un patrimoine culturel et historique vraiment impressionnant, bien au-delà des sites les plus connus comme le Machu Picchu. Le nombre de sites archéologiques simplement signalés par un petit panneau, mais encore inexplorés, est complètement fou ! 


Resituons les différents peuples précolombiens

Avant de continuer notre visite de Trujillo, je vous propose un petit récap des principales civilisations précolombiennes du Pérou, histoire de les situer dans le temps et de voir ce qui se passait à la même époque en Europe.


Frise chronologique des civilisations précolombiennes du Pérou


Maintenant que tout ce petit monde est remis dans l'ordre, revenons aux Moches et aux étonnantes huacas qu'ils ont construites autour de Trujillo...


Les Moches méritent-ils l'Oscar de l'adaptation ?

Des pyramides tronquées empilées comme des poupées russes...

...voilà ce que sont les Huacas construites par le peuple Moche près de Trujillo.


En effet, régulièrement, les Moches « enterraient » l'ancien temple sous des briques d'adobe avant d'en construire un nouveau, plus haut et plus grand. Une sorte de gigantesque poupée russe en adobe ! Par exemple, la construction de la Huaca de la Luna s'est étalée sur plusieurs siècles à travers cinq phases. Il y a donc cinq édifices empilés, ou plutôt emboîtés les uns dans les autres, chacun correspondant à une « régénération du temple » : une sorte de reboot version Moche !


Pour mener à bien ces gigantesques chantiers, tout le monde était mis à contribution : la population était organisée en différents groupes chargés de fournir des briques d'adobe et de participer au chantier. On ne sait pas exactement à quoi correspondaient ces groupes — familles, villages, communautés... — mais les signes gravés sur les briques permettaient de savoir qui avait fourni quoi. Le comptable du chantier devait pouvoir s'y retrouver !


L'avantage de ce procédé est que les murs les plus anciens, protégés par ceux construits par-dessus, ont conservé leurs couleurs d'origine, obtenues à partir de substances minérales.


  • Pyramide en adobe de la Huaca de la Luna près de Trujillo
  • Murs en adobe de la Huaca de la Luna
  • Briques d’adobe marquées par leurs fabricants à la Huaca de la Luna
  • Vestiges archéologiques protégés de la Huaca de la Luna
  • Reconstitution des façades superposées de la Huaca de la Luna
  • Décors polychromes conservés sur les murs de la Huaca de la Luna


La Huaca de la Luna : sacrifices et érotisme

La Huaca de la Luna avait donc une vocation religieuse et s'y déroulaient des sacrifices animaux et humains. Des guerriers se battaient équipe contre équipe et les vaincus étaient ensuite conduits par une rampe vers le haut du temple où ils allaient être sacrifiés.


Au passage, on pense qu'on leur offrait « gentiment » un peu de San Pedro (vous savez, le cactus hallucinogène dont on a déjà vu les effets à Chavín !). C'est sûr qu'après un combat et une petite goulée de psychotropes, ils ne devaient plus beaucoup se rebeller !


Pendant le sacrifice, leur sang était recueilli dans une coupe. Le prêtre le buvait-il ou le versait-il sur le sol ? On l'ignore, mais ce que l'on sait, c'est que ces sacrifices étaient notamment destinés à favoriser la fertilité de la terre et l'abondance de l'eau.


D'ailleurs, le thème de la fertilité semble être au cœur de cette culture, comme en attestent les nombreuses représentations érotiques retrouvées sur les murs et sur les objets, notamment ceux provenant des tombes dissimulées dans la Huaca. Ne pensez-vous pas que cette gourde Moche que vous voyez sur la photo est évocatrice ?



  • Grand mur décoré de la Huaca de la Luna
  • Scène peinte sur un mur de la Huaca de la Luna
  • Scène de combat moche avec un guerrier frappant son adversaire à la tête
  • Céramique érotique moche exposée au musée


La Huaca del Sol, cette inconnue

À proximité de la Huaca de la Luna que nous avons visitée se dresse la Huaca del Sol. Entre les deux pyramides s'étendait la ville moche, avec ses habitations, ses ateliers et ses espaces de production.


Contrairement à sa voisine, la Huaca del Sol reste encore largement inexplorée. Les fouilles qui y ont été menées laissent penser qu'elle aurait pu abriter le palais des dirigeants moches et jouer un rôle politico-administratif.

Zone urbaine entre les huacas de la Luna et del Sol
Une zone urbaine s'étendait entre les 2 huacas

Alors que cache encore cette énorme masse d'adobe ? Mystère... Et le mystère restera entier pour une bonne partie de l'édifice : à l'époque coloniale, des pilleurs ont détourné le río Moche pour que ses eaux viennent éroder la pyramide et faciliter la récupération de ce qu'elle contenait. Une grande partie de la Huaca del Sol a ainsi été détruite.


Ni Lune, ni Soleil !

En fait, les noms de ces deux huacas, de la Lune et du Soleil, sont des appellations modernes : on ignore comment les Moches les nommaient. Et contrairement à ce que leurs noms actuels pourraient laisser penser, les Moches n'y vénéraient ni la Lune ni le Soleil.


Visages de la divinité moche Ai Apaec sur un mur de la Huaca de la Luna
La divinité aujourd'hui connue sous le nom d'Ai Apaec


À la Huaca de la Luna, on retrouve partout le visage d'une de leurs principales divinités, représentée avec une bouche de félin grimaçante et des cheveux qui rappellent les vagues de la mer...


On la connaît aujourd'hui sous le nom d'Ai Apaec, mais là encore, ce n'est probablement pas son véritable nom moche ! 




La Dama de Cao : le pouvoir était aussi une affaire de femmes

Alors cette dame, ce n'est pas n'importe qui... car sa momie, retrouvée en 2005, a bouleversé la vision que l'on avait du pouvoir dans les civilisations pré-incas. Eh oui, jusqu'à cette découverte, on pensait que les dirigeants de ces peuples étaient des hommes, mais l'organisation de la sépulture de la Dame de Cao, les objets trouvés autour d'elle ainsi que les tatouages sur ses mains, ses pieds et ses bras attestent qu'elle exerçait un pouvoir politique de première importance.


Elle aurait vécu entre 300 et 400 et serait morte des suites d'un accouchement alors qu'elle n'avait qu'entre 20 et 25 ans. Des scientifiques ont reconstitué son visage en 3D à partir de son crâne, un visage que l'on peut voir au musée attenant au site d'El Brujo, où elle repose encore...


  • Reconstitution de la sépulture de la Dame de Cao
  • Ornements métalliques de la robe de la Dame de Cao
  • Reconstitution de la Dame de Cao avec sa coiffe cérémonielle
  • Momie de la Dame de Cao exposée au musée


Quand les temps changent, les Moches s'adaptent

Homme ou femme, peu importe finalement qui détient le pouvoir, car quand surviennent les catastrophes naturelles, comme vers l'an 600 avec les pluies diluviennes liées à El Niño, une autre question se pose : que faire quand les sacrifices se multiplient dans les huacas... sans plus de résultat ?


Les Moches choisissent de s'adapter : puisque le reboot classique ne fonctionne plus, on change de stratégie ! L'ancien temple de la Huaca de la Luna est fermé et, au lieu d'en reconstruire un par-dessus, un nouveau temple, plus petit, est édifié juste à côté : le Templo Nuevo (Plataforma III).


Et l'adaptation ne s'arrête pas là : au fil du temps, l'organisation de la société et les rites évoluent. La société moche va continuer à se transformer pendant encore près de 250 ans et on perd un peu sa trace quand, vers 850, les archéologues cessent de parler de cette culture.


Rassurez-vous, ils ne se sont pas volatilisés ! Les populations continuent bien sûr à vivre dans la région tandis que de nouvelles cultures émergent et reprennent certaines traditions moches. Et c'est justement dans cette même vallée que, vers 950, apparaît la culture Chimú, dont nous allons maintenant découvrir la capitale : Chan Chan.



Chan Chan, l'une des plus grandes villes en adobe du monde

À partir du Xe siècle, c'est donc le peuple Chimú qui construit, en bord de mer, cette immense ville de près de 20 km² où auraient vécu jusqu'à 100 000 personnes.


ite classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, Chan Chan est l'une des deux plus grandes villes en adobe du monde avec Arg-é Bam, en Iran. Difficile de savoir laquelle détient réellement le record : Arg-é Bam a été presque entièrement détruite par un tremblement de terre en 2003 et fait depuis l'objet d'un long travail de restauration et de reconstruction partielle.


Une ville organisée à l'image de la société


  • Vestiges en adobe de la citadelle de Nik An à Chan Chan
  • Plan reconstitué de la citadelle de Nik An à Chan Chan

La zone urbaine était composée de plusieurs types de structures :

  • 10 immenses citadelles fortifiées (ciudadelas), probablement les palais successifs des souverains Chimú ; entourées de murs pouvant atteindre une dizaine de mètres de haut, elles ne possédaient qu'une seule entrée, ce qui permettait d'en contrôler facilement l'accès ;


  • des huacas (bon, maintenant, vous savez ce que c'est !) ;


  • des espaces en U appelés audiencias, dont l'usage ne semble toujours pas faire l'unanimité : conservation des offrandes, usage administratif, lieux réservés à une certaine élite... on ne sait pas !


  • des résidences destinées aux élites ;


  • des habitations et des ateliers destinés aux artisans et aux classes intermédiaires ;


  • des logements exigus et contigus regroupés en quartiers (barrios), destinés aux populations les plus modestes.


Cette organisation de la ville témoigne donc d'une forte stratification sociale chez les Chimú, les différentes catégories de population occupant des zones et des bâtiments correspondant à leur place dans la société.


Une ville d'eaux !

Frise en adobe représentant des motifs marins à Chan Chan

Par ailleurs, sur de nombreux murs, on trouve des références à la mer. Rien d'étonnant quand on sait qu'elle est tellement proche que l'on entend, depuis Chan Chan, le déferlement de la longue houle caractéristique de l'océan Pacifique.


Poissons, pélicans, crabes, tortues et vagues stylisées peuplent ainsi les bas-reliefs...



Dans cet environnement désertique, les Chimú avaient développé un impressionnant réseau de canaux d'irrigation, dont l'un atteignait environ 80 km et permettait d'acheminer l'eau de la rivière Chicama vers la vallée de Moche.


Et lorsque les Incas assiègent Chan Chan vers 1470, ils coupent l'approvisionnement en eau de la ville... Les Chimú finissent par se soumettre et leur royaume passe sous domination inca.


Nik An, une citadelle sur dix


Cheminement entre les murs décorés du palais de Nik An à Chan Chan

Nous avons déambulé dans Nik An, la seule des dix citadelles ouverte à la visite...


Les neuf autres gardent encore leurs secrets et leurs splendeurs sous le sable et la caillasse...



Et finalement, ce n'est peut-être pas plus mal : tant qu'elles restent enfouies, elles sont en partie protégées des intempéries. Fouiller pose en effet un autre problème : une fois les vestiges mis au jour, il faut pouvoir les conserver et cela coûte cher ! Alors, faute de moyens, mieux vaut parfois laisser dormir les trésors sous le sable.


Reste le problème des pilleurs : avec un site de 20 km², difficile de surveiller chaque recoin...



Avant de quitter Trujillo et Chan Chan… et le Pérou

Alors, nous vous le disons : allez au Pérou ! Vous découvrirez un pays, une histoire et des cultures qui vont bien au-delà de ce qu'on nous a appris à l'école.


Et, en bonus, à Chan Chan, vous pourrez même retrouver des statuettes Chimú semblables à celle qui a inspiré à Hergé le célèbre fétiche de L'Oreille cassée. Enfin, presque... car la statuette originale qui lui a servi de modèle n'avait pas l'oreille cassée, mais le pied !


Et qu'on se le dise, les Péruviens sont vraiment sympas ! Nous avons rencontré partout des gens accueillants, toujours prêts à nous donner un coup de main, à discuter avec nous et à nous parler sans tabou de leur pays.



Alors, oui, définitivement, le Pérou, ça vaut le coup !

Statuette chimú de Chan Chan rappelant le fétiche de L’Oreille cassée


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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot, Clémentine Caillat

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