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🇯🇲 Jamaïque #2 : Accompong, Marrons et Reine Nanny

voiliershazzan
17 juin 2023
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 20 sept.

Au cœur du Cockpit Country se cache Accompong, l’étonnant village-État des Marrons de Jamaïque. Partons à sa découverte et sur les traces de la Reine Nanny, héroïne de leur lutte pour la liberté.



Panneau d'entrée à Accompong Maroon

Dans le premier article sur la Jamaïque, nous sommes partis en balade au pays du reggae et du rastafarisme. Nous avons aussi visité les Blue Mountains et Ocho Rios. Aujourd’hui, nous partons à Accompong Maroon, un village-état largement autonome dont le statut remonte à 1739.


Pour ceux qui voudraient en savoir plus, je vous propose aussi, dans une deuxième partie, un historique des différentes révoltes des esclaves en Jamaïque qui, à mon sens, explique assez bien le sentiment de fierté nationale que j’ai ressenti.


À la fin de cet article, vous trouverez aussi un focus sur la Reine Nanny, une héroïne en Jamaïque et un symbole de la lutte contre l'esclavagisme dans le monde.


Visite d'Accompong Maroon

C’est quoi, un Marron ?

Le mot Marron (Maroon en anglais) viendrait de l’espagnol cimarrón qui signifie "sauvage indompté". Il est employé pour nommer un esclave fugitif et le marronnage désigne l’acte de fuir l’esclavage, de façon permanente ou temporaire.


Carte des principales zones et implantations marronnes de Jamaïque, dont Accompong, le Cockpit Country et Nanny Town

Les ancêtres des Marrons de la Jamaïque sont donc des Africains réduits en esclavage, déportés vers les Amériques par les Espagnols au cours des 16e et 17e siècles puis par les Britanniques après leur conquête de la Jamaïque en 1655.



Certains ont gagné les montagnes lors de l'invasion britannique, puis leurs communautés ont été rejointes par d'autres esclaves fugitifs. Ils se sont établis principalement dans deux régions de la Jamaïque, les Blue Mountains et le Cockpit Country.



Le village d'Accompong, nommé en hommage à un leader marron


Accompong est situé dans la région du Cockpit Country. Le village porte le nom d'Accompong, un célèbre capitaine marron, l'un des chefs de la résistance marronne contre les Britanniques, comme l'emblématique reine Nanny (plus d'infos sur cette vidéo et en fin d'article).


Le statut particulier des Marrons trouve son origine dans le traité signé en 1739 entre les Britanniques et les Marrons. Depuis l’indépendance de la Jamaïque, en 1962, le gouvernement n’a pas remis en cause ce statut mais cela ne l’empêche pas d’autoriser la prospection et l’exploitation de la bauxite sur des terres du Cockpit Country revendiquées par les Marrons, sans leur accord. Cette communauté semble, encore aujourd’hui, souffrir de discriminations tout comme les rastafaris et les Taïnos (plus d’infos en fin d’article).


Vous pouvez devenir citoyen d'Accompong

La superficie de cet État de 800 habitants est de 4 km2 soit 2 fois plus que Monaco et 8 fois plus que le Vatican. Ses ressources proviennent de l’agriculture et du tourisme.


Drapeau d’Accompong représentant une corne abeng portant les dates 1655-1738-9, avec le drapeau jamaïcain
Le drapeau de Accompong

Accompong jouit d’une certaine autonomie économique, politique, sociale, judiciaire et culturelle.


Les habitants, particuliers et entreprises, ne paient pas d’impôts.


Le village déclare n'avoir à subir aucun crime et il n'y a pas de police.



Ce petit état est gouverné par un chef, appelé Colonel-in-Chief, élu pour 5 ans par la population.

Le colonel-in-Chied d'Accompong Maroon en Jamaïque en 2023 : Richard Currie
Colonel-in-Chief Richard Currie

Le chef actuel (06/23), Richard Currie, conduit la politique de son état accompagné de ministres.

Sa mission est aussi de défendre sa communauté et il milite actuellement pour que les Marrons soient consultés dans le cadre des changements constitutionnels en discussion en Jamaïque afin que leurs droits et leur statut soient respectés.


Si vous voulez en savoir plus sur Accompong, n’hésitez pas à aller voir le site de leur état : https://stateofaccompong.org/ , vous pourrez y trouver entre autres les figures de son gouvernement, sa constitution… et même moyennant finances et un entretien sur vos motivations, demander la nationalité et obtenir votre carte d’identité !


Un festival fort réputé

L'État et ses habitants font tout pour préserver leur culture et la mettre en valeur. Ils organisent chaque année un festival très réputé qui commémore le traité leur ayant donné leur autonomie. Ce festival qui propose de la musique traditionnelle et contemporaine ainsi que des danses, attire de nombreuses personnes avides de mieux connaître cette culture. Il est aussi l’occasion de rappeler l’histoire du village, ses valeurs et ses revendications. Si vous décidez d’y aller, c’est le 6 janvier et surtout n’oubliez pas de déguster le fameux plat de porc non assaisonné servi avec bananes plantain et ignames, cela devrait vous porter chance pendant une année entière !


En suivant ce lien https://stateofaccompong.org/285th-maroon-festival vous pourrez visionner des vidéos du festival et voir des photos.


Les Seal Grounds

Partons maintenant visiter le village ! Il dispose d’une école, d’un modeste centre de santé, d’un musée et de petits commerces. Quelques lieux sont remarquables et méritent quelques explications et je vais commencer par les Seal Grounds.


Aussi appelé Poco, c'est un lieu sacré sur lequel se tiennent des réunions de «Revival». Le Revival ou Great Revival est une religion qui mêle plusieurs pratiques religieuses : pratiques chrétiennes, pratiques apportées d’Afrique par les esclaves mais aussi, semble-t-il, certaines influences du peuple autochtone Taïno. Ces lieux sacrés sont considérés comme des lieux de guérison où l’on peut recevoir une protection contre les mauvais esprits ; autrefois, on pouvait aussi y recevoir une aide spirituelle avant les batailles contre les Britanniques. Il y a trois Seal Grounds à Accompong dont le plus puissant est celui situé près du monument dédié au leader marron Cudjoe, le second au centre du village et le dernier dans un endroit appelé Pond Side.


Le Kindah

Grand arbre du Kindah à Accompong, lieu historique où Cudjoe réunissait les Marrons de Jamaïque

Kindah, mot d’origine africaine signifiant «une famille», est le nom donné au lieu où le capitaine Cudjoe établissait ses plans de bataille.


Sous un grand arbre, il encourageait ses hommes à mettre de côté leurs différences et à s’unir pour combattre leur ennemi commun.


Sous le commandement de Cudjoe, des hommes, issus de plusieurs peuples africains (Congolese, Ashanti et Coromante) se sont ainsi alliés pour vaincre les Britanniques et les amener à négocier le fameux traité de 1739.



Le Burial Ground (Cimetière)

L’ancien cimetière est situé près du grand arbre du Kindah et à l’origine, chacun des peuples qui avaient contribué à la victoire, enterrait ses morts selon ses propres rites dans un espace qui lui était dédié. Ici pas de pierre tombale mais une plante, un arbre ou une simple pierre signale la sépulture.



Peace cave, la grotte de la paix

C’est dans cette grotte que se cachaient le capitaine Cudjoe et ses hommes pendant la première guerre des Marrons. Cudjoe plaçait une sentinelle qui avait pour mission de souffler dans une corne pour prévenir en cas d’approche de l’ennemi. J’ai cru comprendre qu’il s’agit de la corne appelée abeng, présente sur le drapeau de Accompong.


Selon la tradition d'Accompong, c’est aussi à cet endroit que fut signé le traité de 1739.


L’histoire des marrons de Jamaïque


La première guerre des Marrons


Les premiers villages libres et la reine Nanny


Buste de Nanny of the Maroons, Reine Nanny, héroïne nationale de Jamaïque et figure de la résistance marronne

Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, des esclaves, libérés ou abandonnés par leurs maîtres espagnols lors de la conquête de la Jamaïque par les Anglais, s’enfuient dans les montagnes (en particulier dans les régions difficiles d’accès du Cockpit Country et des Blue Mountains), pour y fonder des villages et y vivre librement.


Depuis ces refuges, ils mènent une guérilla contre les Anglais (vol de bétail et de matériel, incendie des cultures, raids sur les plantations).


L'un de leurs principaux bastions se situe à Nanny Town, un village secret dans les Blue Mountains, village où réside la reine Nanny, l’une des âmes de la rébellion.


Les Anglais ont du mal à contrôler la situation alors, quand en 1690, les esclaves de Clarendon (principalement des Coromantes, originaires de la Gold Coast) se révoltent et rejoignent les Marrons de l'ouest, qui seront ensuite menés par le capitaine Cudjoe, les Anglais voient la situation leur échapper.


La victoire anglaise de Nanny Town

Toutefois, en 1734, les Britanniques parviennent à prendre Nanny Town. La ville est détruite mais les Marrons ne sont pas vaincus et poursuivent la lutte.


Les traités de paix de 1739

Lassés par cette guérilla sans fin qui use leurs forces, les Anglais entament des négociations qui amènent à la signature de traités de paix : les Marrons acceptent de se soumettre en échange de 600 ha de terre. Par ce traité, ils s’engagent aussi à refuser leur aide aux esclaves évadés et à favoriser leur capture.


Traité de 1739 entre les Marrons de Jamaïque et les Britanniques, à l’origine du statut particulier d’Accompong


Fondement de la culture commune des Marrons

C’est au travers de ces rébellions que les premières bases d’une identité et d’une culture communes se sont forgées, que ce soit en termes de religions, croyances, langues ou musiques.


On retrouve notamment le Kromanti Play, cérémonie mêlant musique, danse et croyances spirituelles d'origine africaine, et le Kromanti, langue héritée en grande partie des peuples Akan.



La révolte des Marrons - épisode 2

Les temps changent

Un demi-siècle s’est écoulé, les temps changent, la Révolution française apporte des idées nouvelles, à Saint-Domingue éclate une immense révolte d’esclaves (qui conduira Haïti à l’indépendance en 1804), un mouvement anti-esclavagiste se développe en Grande-Bretagne.


Gravure représentant des Marrons de Jamaïque en embuscade dans la forêt pendant les guerres contre les Britanniques
Marrons en embuscade (Gravure d'après une œuvre de F. J. Bourgoin)

C'est dans ce contexte qu'en 1795 éclate la deuxième guerre des Marrons.



Tout est parti de la flagellation de deux Marrons accusés d'avoir volé des cochons, mais entre appel à la vengeance, réquisition de troupes et application de la loi martiale, le climat monte, c’est l’escalade et la guerre éclate.




Contrairement à la première guerre, les Marrons ne font cette fois pas front commun : le conflit concerne principalement ceux de Trelawny Town et ceux d'Accompong ne les rejoignent pas, allant même jusqu'à soutenir les Britanniques.


Pendant cinq mois, les insurgés sont traqués sans répit et près de 600 Marrons de Trelawny Town sont déportés vers la Nouvelle-Écosse (Canada) en 1796. Quatre ans plus tard, la plupart partent vers la Sierra Leone (Afrique de l’Ouest).



La lutte pour la liberté continue

Monument à Samuel Sharpe à Montego Bay, figure de la révolte des esclaves de 1831 en Jamaïque
La place Samuel Sharpe à Montego Bay

La seconde guerre des Marrons marque la fin des grandes révoltes marronnes en Jamaïque, mais pas celle des luttes contre l’esclavage et les inégalités. La traite négrière britannique est abolie en 1807, l’esclavage en 1834, puis définitivement en 1838 après quatre années d’un système dit "d’apprentissage". D’autres révoltes jalonneront cette longue marche vers la liberté, notamment celle menée par Samuel Sharpe en 1831-1832 et celle de Morant Bay en 1865.



Ce fut la dernière révolte, mais des discriminations persistent toujours

Si l'esclavage appartient au passé, certaines discriminations et inégalités liées à la couleur de peau ou à l'origine persistent en Jamaïque.


Elles concernent notamment l'emploi, les revenus, le niveau de vie et l'éducation. Les Jamaïcains à la peau plus foncée seraient particulièrement touchés, notamment lors des recrutements dans la restauration et le tourisme.


Certains règlements scolaires concernant les tresses, les perles ou les dreadlocks ont également été dénoncés pour leur impact sur les élèves d'origine africaine. Derrière ce qui pourrait sembler n'être qu'une question de coiffure se joue aussi celle de l'identité : ces règles privilégient l'uniformité et l'identité de l'école au détriment de l'expression d'un héritage culturel ou religieux. Elles peuvent ainsi contribuer à gommer des signes visibles de racines africaines.


Concernant plus précisément les Marrons, ceux d'Accompong dénoncent le fait de ne pas être suffisamment consultés sur des décisions qui les concernent, comme la prospection et l'exploitation de la bauxite dans le Cockpit Country ou le changement de constitution (visant à faire de la Jamaïque une république et à mettre fin à son lien constitutionnel avec la Couronne britannique). En effet, les personnes que nous avons rencontrées à Accompong nous ont expliqué que le traité de 1739 ayant été signé avec les Britanniques, il pourrait devenir caduc si ce lien avec la Couronne disparaissait.



Focus sur la Reine Nanny

L'histoire de Nanny nous est parvenue en grande partie par la tradition orale marronne et certaines versions diffèrent, mais vous me connaissez, je ne peux pas résister quand il s'agit de raconter le destin d'une femme hors normes dont je n'avais jamais entendu parler avant.


Vous la connaissiez, vous, cette grande dame ?


Une sacrée nana !


Portrait de la Reine Nanny, cheffe des Marrons de Jamaïque et héroïne nationale jamaïcaine

Celle qui deviendra la Reine Nanny serait née dans l’actuel Ghana à la fin du XVIIe siècle.

Arrivée en Jamaïque dans des circonstances mal connues, elle a pris la tête d’un groupe de Marrons pour mener la guérilla contre les Britanniques.


Elle a fondé Nanny Town, un village dans les Blue Mountains en choisissant un endroit stratégique avec un seul chemin d’accès et une vue sur les alentours de façon à le rendre quasi imprenable.


Elle a encouragé sa communauté à préserver des modes de vie et des traditions venus d’Afrique et organisé la vie quotidienne en développant l’élevage, l’agriculture et la chasse. Les Marrons menaient également des raids sur les plantations pour récupérer de la nourriture et des armes, mais aussi libérer des esclaves, et pratiquaient le commerce avec les populations voisines.


Une sacrée nana, la reine Nanny !


Une redoutable stratège !

Gravure représentant Leonard Parkinson, capitaine marron de Jamaïque armé d’un fusil

Ses troupes, extraordinairement bien entraînées, parvenaient à combattre les soldats anglais là où ces derniers ne pouvaient techniquement pas faire le poids, comme dans les montagnes lors des grandes pluies. Nanny demandait à ses guerriers de se fondre dans la végétation.


Elle envoyait quelques hommes se montrer volontairement aux soldats britanniques pour servir d’appât et, une fois repérés, ils courraient en direction des Marrons camouflés.


Les soldats britanniques qui les avaient suivis étaient ainsi pris au piège par les Marrons qui les tuaient.


Fine stratège, elle pratique aussi, avant l'heure, une forme de guerre psychologique : elle aurait toujours laissé repartir quelques ennemis pour qu’ils sèment la peur chez les Britanniques en racontant ce qu’ils avaient vécu.


En 30 ans, elle aurait permis de libérer plus de 800 esclaves et largement contribué à user les forces britanniques, les poussant à négocier les traités de paix de 1739. Nanny aurait cependant refusé le traité signé par les Marrons de l'Est, auquel elle reprochait notamment de limiter leur liberté.



Guérisseuse et femme de pouvoirs


Gravure de Trelawny Town, ancien village marron de Jamaïque, avant la deuxième guerre des Marrons

Selon la tradition orale, Nanny avait une grande connaissance des herbes curatives et des remèdes traditionnels, une aide précieuse pour la communauté.



Elle aurait aussi été dotée de pouvoirs spirituels. Des documents de l’époque évoquent en effet parmi les Marrons de l’est de l’île une "femme Obeah", l'Obeah désignant un ensemble de pratiques spirituelles et médicinales d'origine africaine.



Un combat local, mais une héroïne mondiale

Les versions sur sa mort divergent : les Britanniques ont affirmé l’avoir tuée, d’autres sources rapportent que sa mort serait le fait d’un esclave traître, d’autres encore qu’elle aurait survécu et serait morte de causes naturelles…


Porte peinte à Accompong représentant une femme marronne et le mot "Freedom", symbole de la lutte pour la liberté

Mais une chose est certaine, elle est une héroïne en Jamaïque, et même la seule femme parmi les héros nationaux du pays. Son visage figure aujourd'hui sur le billet de 500 dollars jamaïcains.



Par son rôle de cheffe et de combattante dans une société et à une époque largement dominées par les hommes, certains la voient comme une figure précurseure du féminisme dans les Amériques.



Au-delà de la Jamaïque, elle est devenue un symbole de la résistance au colonialisme et à l’esclavage dans le monde.


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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot, Clémentine Caillat

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