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🇨🇴 Colombie #2 : Les Grands Frères Kogi

voiliershazzan
18 sept. 2023
10 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 sept.

Quelques heures dans un village kogi de la Sierra Nevada et beaucoup de questions au retour : que peuvent nous enseigner ces "Grands Frères" qui nous amènent à regarder autrement notre rapport au monde ?


La Sierra Nevada de Santa Marta est une chaîne de montagne plongeant dans la mer des Caraïbes. C’est la plus haute formation montagneuse côtière du monde, avec deux pics culminant à 5 775 mètres.


Cette chaîne montagneuse abrite, du fait de la variété de ses écosystèmes, une biodiversité impressionnante tant sur terre qu'en mer, ce qui lui vaut d'être déclarée réserve de biosphère par l’Unesco depuis 1979.


Aquarelle d'Alain Colin représentant un village Kogi en Colombie
Village Kogi - Carnet de Voyage réalisé par Alain Colin® 2023

La Sierra Nevada de Santa Marta, c'est aussi là que nous avons effleuré la culture millénaire du peuple amérindien Kogi…



Nous voudrions vous convaincre de les découvrir


Un peuple dont l’histoire plonge ses racines plusieurs millénaires en arrière

Pour les Kogis, la Sierra Nevada de Santa Marta, c’est « le cœur du monde ».


Ce peuple est considéré comme l'un des héritiers des sociétés tayronas qui peuplaient la Sierra bien avant la conquête espagnole. Certains anthropologues évoquent même des traces de civilisations dans la Sierra remontant à plus de 12 000 ans !


Que l'on parle de 4 000 ans ou de 12 000 ans, cela donne le temps...


  • Le temps de comprendre l’importance de vivre en harmonie avec les mondes visibles et invisibles.


  • Le temps d’apprĂ©hender les règles de vie permettant d’atteindre l’équilibre tant au niveau personnel qu’au niveau de la vie en sociĂ©tĂ©.


  • Le temps de savoir que toutes les composantes du grand corps vivant qu’est « Terre-Mère », sont faites des mĂŞmes Ă©lĂ©ments (eau, minĂ©raux, gaz) et que toutes sont interdĂ©pendantes. D'ailleurs, notre conception de la "nature" comme une entitĂ© sĂ©parĂ©e de l'ĂŞtre humain ne correspond pas vraiment Ă  leur vision du monde car la Terre est pour eux un organisme vivant dont nous faisons partie : les montagnes en sont la tĂŞte, les rivières le sang, le vent le souffle, les arbres le système pileux, les ĂŞtres humains les messagers et la rosĂ©e les larmes des Ă©toiles.


  • Le temps de voir le monde changer et de comprendre que l'humanitĂ© court Ă  sa perte en abĂ®mant ce que nous appelons la nature... Comme un grand frère le ferait pour les siens, ils voudraient nous Ă©veiller Ă  leurs connaissances et nous convaincre de rĂ©parer ensemble Terre-Mère, eux et nous.


Trois faits sur le peuple Kogi de Colombie


FAIT 1 : Un diagnostic exact de mon genou sans scanner ni radio


Le mamo (chaman/guérisseur) du village que nous avons visité a en 10 minutes d'examen de mon genou, posé le même diagnostic que le rhumatologue après un scanner !






FAIT 2 : Des Kogis venus au chevet du Rhône stupéfient les scientifiques

Kogi participant à un diagnostic de santé territoriale du Rhône

Des Kogis venus participer à un "diagnostic de santé territoriale" du Rhône se sont rendus à la source du fleuve en Suisse puis à la confluence avec l'Ain. Ils ont formulé des recommandations imagées et poétiques... qui ont inspiré le commentaire suivant à Samuel Monnet, spécialiste du syndicat de la rivière, SR3A :


« En quelques phrases, ils ont réussi à poser un diagnostic sur une réalité avérée alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds ici. C’est assez stupéfiant. »



FAIT 3 : Certains savoirs kogis rejoignent des découvertes scientifiques récentes


Comme le montre le film Aluna (en particulier vers la fin du documentaire), certains savoirs ancestraux des Kogis rejoignent des connaissances que la science moderne n'a parfois reconnues que récemment.


Par exemple, les Kogis expliquent que chaque espèce animale a un père et une mère associés à un lieu sacré... Ceci peut sembler "puéril" aux yeux de certains, mais le scientifique qui discute avec eux dans le film est loin de considérer leur explication comme telle. Jonathan Baillie, biologiste de la conservation, explique qu'effectivement les scientifiques ont identifié des zones particulières, des refuges, qui ont été essentiels à la survie de certaines espèces au cours de leur histoire. Détruire ces zones peut donc compromettre leur survie.


Il souligne qu'à bien des égards, scientifiques et Kogis cherchent la même chose. Et il va plus loin : pour lui, il n'est finalement pas si surprenant qu'un peuple vivant depuis très longtemps en relation étroite avec son environnement en ait acquis une connaissance approfondie. Il estime même que nous avons beaucoup à apprendre d'eux.




Le biologiste Alex Rogers apporte un éclairage supplémentaire : il rappelle que la science n'a reconnu que récemment l'importance de certaines connexions entre habitats et écosystèmes, et rapproche explicitement ces découvertes récentes de connaissances exprimées depuis longtemps par les Kogis.


Dit autrement, si on détruit le père et la mère d'une espèce, ils ne pourront plus avoir d'enfant.


Quand chaque geste participe à l'équilibre du monde

Les Kogis ne vivent pas reclus sur leur savoir, ils l’entretiennent, le vivent ; ils voyagent parfois et acceptent également de recevoir quelques visiteurs pour partager leurs connaissances et leur crainte pour l'avenir…



Nous avons eu la chance de passer quelques heures dans un de leurs villages accessible en moto par des chemins plus ou moins carrossables et nous allons essayer de vous retransmettre ce que nous avons appris de cette culture…

Aquarelle d'Alain Colin représentant le trajet à moto vers un village Kogi en Colombie
En route vers le village Kogi - Carnet de Voyage réalisé par Alain Colin® 2023


OĂą les Kogis vivent-ils ?

Les Kogis seraient environ 15 000.


Autrefois, ils vivaient aussi en bord de mer mais ils se sont réfugiés dans les montagnes lors de la colonisation puis lors des conflits armés qui ont déchiré la Colombie et cette région. Ils se déplacent beaucoup pour cultiver à flanc de montagne et pour se retrouver pour les cérémonies religieuses.


ForĂŞt tropicale de la Sierra Nevada de Santa Marta, territoire des Kogi en Colombie

Tous les villages et lieux de culte sont reliés par un réseau de communication fait de sentiers et de chemins pavés. Pour protéger leur territoire et y accomplir leurs rites sacrés, certains lieux comme le parc Tayrona ou la Cité Perdue sont fermés aux touristes plusieurs semaines dans l'année, en particulier pour permettre aux peuples autochtones de la Sierra d'y accomplir leurs pratiques spirituelles.


Comment sont leurs maisons ?

Leurs habitations sont construites avec des matériaux naturels : feuilles de palmier, branches, terre. Les Kogis travaillent ensemble pour les construire.


À l'intérieur, un foyer central pour cuisiner et sécher le poisson, un hamac, une étagère et des petits bancs de bois.

  • Maisons traditionnelles d'un village Kogi dans la Sierra Nevada de Santa Marta
  • IntĂ©rieur d'une maison traditionnelle Kogi construite en bois et matĂ©riaux vĂ©gĂ©taux
  • Maison traditionnelle Kogi au toit de chaume dans un village de Colombie


De quoi se nourrissent-ils ?

Ils pratiquent une polyculture traditionnelle très élaborée : association de plantes, mise en repos régulière des terres, exploitation des différents niveaux thermiques de la montagne...


Ils s'appuient sur leur savoir-faire millénaire et utilisent des graines ancestrales résistantes. Si une récolte est mauvaise, c'est parce que leur relation à Terre-Mère a été moins bonne et il convient de réparer le lien à la nature en accomplissant rites et offrandes, aucune solution ne peut être trouvée avec des engrais chimiques ou la mécanisation agricole.


Avec une pointe de malice, on pourrait presque dire qu'ils pratiquaient la permaculture bien avant que ce concept soit mis, dans nos pays, sur le devant du... champ !


  • Cochon et poules Ă©levĂ©s dans un village kogi de la Sierra Nevada de Santa Marta
  • Kogis transportant leurs rĂ©coltes Ă  cheval dans la Sierra Nevada de Santa Marta
  • Poissons sĂ©chant sur une claie au-dessus du foyer dans une maison kogi

Les récoltes sont transportées par les Kogis aidés de chevaux. Ils élèvent quelques animaux, en capturent aussi à l'aide de trappes et ils pêchent. De plus, leur agriculture est avant tout destinée à leur subsistance : traditionnellement, ils produisent le nécessaire pour leur alimentation, avec peu de stocks, de réserves ou de surplus.



Les feuilles de coca

Plants de coca cultivés dans un village Kogi en Colombie

La coca est à la fois une plante sacrée aidant à entrer en communication avec Terre-Mère et un aliment riche en vitamines et minéraux.


De plus, ses alcaloïdes sont traditionnellement utilisés pour mieux supporter l'effort, la fatigue et paraît-il même les effets de l'altitude.


Les femmes la cultivent et la récoltent, les hommes la sèchent et la consomment. Lorsque deux hommes se rencontrent, quelques feuilles sont prises dans leur mochila (sac traditionnel, souvent tissé en fibre de fique, porté en bandoulière) et échangées en signe de respect mutuel.


Les rĂ´les particuliers du Poporo et du tissage

L’usage du poporo (hommes) et le tissage (femmes) sont vécus comme des pratiques de méditation qui aident à travailler sa pensée et à se connecter à Terre-Mère afin de contribuer à l'harmonie du monde.


Le poporo (calebasse évidée associée à un bâtonnet) est remis au garçon lors des rites de passage à l'âge adulte et il l'accompagnera ensuite tout au long de sa vie.


Le bâtonnet a deux usages :

Aquarelle d'Alain Colin représentant un homme Kogi utilisant son poporo
Le poporo des Kogis - Carnet de Voyage réalisé par Alain Colin® 2023
  • D'une part, il sert Ă  prĂ©lever la poudre de coquillage dĂ©posĂ©e Ă  l'intĂ©rieur du poporo pour la mastiquer avec les feuilles de coca, le mĂ©lange facilitant la libĂ©ration des alcaloĂŻdes de la coca.

  • Le bâtonnet est aussi frottĂ©, des heures durant, en tournant sur la surface du poporo afin d'aider Ă  la concentration et de faciliter l'enregistrement des pensĂ©es. C'est un objet hautement symbolique, dont le rĂ´le est assez bien expliquĂ© dans l'Ă©mission  "Rendez-vous en terre inconnue" avec Thomas Pesquet (que je vous engage vraiment Ă  regarder !).


Femme Kogi tissant une mochila devant sa maison en Colombie

Pour les femmes, la réalisation des mochilas joue le même rôle en termes de concentration/méditation.


Symbole des liens unissant chaque phénomène, chaque chose, le tissage est source d'introspection et de recherche d'harmonie.




Je ne sais pas si vous brodez ou tricotez, moi oui et j'ai remarqué que quand je pratique ce type d'activités manuelles, mon esprit s'évade, se nourrit de pensées qui surgissent spontanément permettant parfois de trouver des idées ou des solutions auxquelles je n'aurais pas pensé.


Une autre façon de faire société

Des décisions débattues longuement sous la Nuhé

Afin qu'aucun membre ne se sente lésé, chaque décision est longuement débattue sous la Nuhé, une sorte de maison commune ; plus le sujet est important, plus la discussion est longue et tout le monde est écouté de l'ancien à l'enfant.


Il existe des maisons communautaires distinctes pour les hommes et pour les femmes. Celle des hommes est appelée Nuhé ; je n'ai malheureusement pas retrouvé le nom de son équivalent féminin. 


Maison communautaire traditionnelle dans un village Kogi en Colombie

Elles sont bien plus que de simples structures de bois, ce sont des lieux réputés porteurs d’énergie où des forces complémentaires sont mises en équilibre afin de percevoir le monde avec clarté et de contribuer à la justesse des décisions.


Eh oui, les Kogis l'ont bien compris : s'écouter, échanger d'égal à égal sans discrimination aucune, c'est la base de l'intelligence collective...



Une société qui semble très égalitaire

Chez les Kogis, chacun semble avoir sa place et son importance, qu'il fabrique un mochila ou qu'il cultive, qu'il soit femme ou homme, âgé, adulte ou jeune...

Selon Judith Nuvita (une femme Kogi qui, devenue dentiste, est revenue exercer dans sa communauté) : "La base de tout ce qui existe est féminine. Ce sont les femmes qui donnent la vie et qui gardent les connaissances spirituelles. [...] Il y a toujours une recherche d’équilibre et de complémentarité entre hommes et femmes. Tout se fait en équipe. Le tissage par exemple : les femmes conçoivent les vêtements, les hommes les tissent et les femmes se chargent des finitions. C’est pareil pour les cultures, tout est un travail d’équipe. Les enfants participent aussi, ils commencent très jeunes à aider leurs parents pour apprendre et être autonomes une fois adultes : savoir cultiver, tisser les mochilas pour les filles, couper du bois pour les garçons…"


Traditionnellement, l'organisation politique était essentiellement communautaire. À partir des années 1980, les Kogis ont cependant créé des structures supra-communautaires, notamment l'Organisation Gonawindúa Tayrona, afin de dialoguer avec le monde extérieur et de défendre leur territoire, leur culture et ce qui leur semble essentiel.



Le concept de Zhigoneshi


Aquarelle d'Alain Colin représentant une construction collective dans un village Kogi
Finalisation d'une construction faite en commun - Carnet de Voyage réalisé par Alain Colin® 2023

C'est un principe d'entraide et de réciprocité qui s'applique notamment au travail effectué en commun, sans rémunération, entre membres d'une famille ou d'une communauté.


Celui qui reçoit de l'aide aujourd'hui la rendra lorsqu'un autre en aura besoin.





Une filiation Ă  la fois paternelle et maternelle

L'organisation sociale s'articule aussi autour de la cellule familiale constituée de la femme, du mari, des enfants non mariés, des filles mariées et de leurs maris.


Femmes, jeune homme et enfants Kogi dans un village de la Sierra Nevada de Santa Marta de Colombie

Les fils sont rattachés à la lignée paternelle et les filles à la lignée maternelle.


Cette double filiation se retrouve dans la transmission des biens : le fils hérite de son père et la fille de sa mère.




Mamos et Sagas : guides spirituels, médecins, juges, enseignants

Mamos et Sagas, hommes et femmes, sont des guides spirituels dotés de grandes connaissances, en particulier en médecine.


Aquarelle d'Alain Colin représentant un Mamo Kogi, guide spirituel de la communauté
Un mamo Kogi avec son couvre-chef caractéristique - Carnet de Voyage réalisé par Alain Colin® 2023

Ils ont pour mission de protéger Terre-Mère en maintenant l'ordre du monde à travers des chants, des méditations, des rites et des offrandes


De plus, ils sont consultés pour les choix importants de la vie (mariage par exemple) ainsi que pour certains actes de la vie quotidienne (choix des cultures, difficultés rencontrées, résolution de conflits...).


Les futurs Mamos sont désignés très jeunes, parfois même peu après leur naissance. Leur choix repose notamment sur la divination, le lignage et les dispositions que les Mamos décèlent chez l'enfant.




Ils passent de longues périodes, parfois plusieurs années, à l'écart de la lumière du jour. L'idée est d'apprendre à percevoir d'abord Aluna, le monde de la pensée et de l'esprit, avant d'appréhender le monde dans sa réalité visible.




Le message des Kogis à leurs "Petits frères"

 

Nous ne vous demandons pas seulement de nous aider pour retrouver des terres, non, nous vous demandons surtout de nous aider à protéger ce que vous appelez la nature, les êtres vivants, les animaux, les plantes, les arbres, mais aussi les pierres. Si nous sommes les grands frères, ce n’est pas pour juger les gens ou les choses, savoir si c’est bien ou mal, mais c’est parce que nous faisons le travail ici dans la Sierra, nous protégeons la nature. Nous faisons ce travail et nous voulons vous aider, pour que vous ne vous sentiez pas seuls là-bas…  Ne pensez pas seulement à l’argent, l’argent c’est utile bien sûr, mais pensez aussi à ce qui est important, à la mémoire, à vos anciens, ce qu’ils savaient, ce qu’ils faisaient pour la nature. Retrouvez ces connaissances, pour sauver la nature et nous sauver.  Sans doute ne le savez-vous pas, mais lorsque vous nous rendez de la terre, vous ne nous rendez pas seulement des terres pour que nous puissions cultiver, vous nous rendez aussi des lieux sacrés, les sites de nos ancêtres où l’on peut faire notre travail traditionnel pour protéger les choses.

Femme Kogi et son enfant dans leur maison en Colombie

 

Et si on les écoutait vraiment

Nous pensons vraiment que nous avons à écouter et entendre ce qu'ils ont à nous dire, à essayer de les connaître pour comprendre les enseignements de ces Grands Frères et ainsi participer à la "réparation" de notre monde, qui, avouons-le, est plutôt mal barré...


Si vous voulez soutenir ce peuple, nous vous recommandons de consulter le site de l'association Tchendukua qui a été créée par Éric Julien, un géographe qui, en 1985, alors qu’il gravissait le massif de la Sierra Nevada, a été sauvé d’un œdème pulmonaire par des Kogis. L'association les aide à récupérer leurs terres, à les reboiser et organise des échanges avec des scientifiques...


Kogi participant à un échange entre savoirs ancestraux et scientifiques avec l'association Tchendukua



 

 

 

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© 2021 Voilier Shazzan

Crédit photo : Shazzan, Machin Truc, Violaine Parcot, Clémentine Caillat

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